La couverture du manuel scolaire "Historia", consacré à l’histoire de la Belgique présente deux parois rocheuses d’égale hauteur qui se font face, en se défiant, à distance respectable. L’une est frappée d’un lion flamand, l’autre du coq wallon. Au fond du gouffre, Bruxelles, une ville prise en étau. Le ciel est gris. La légende indique "Vlaanderen, Wallonië: de kloof" ("Flandre, Wallonie: le fossé"). En page intérieure de l’ouvrage, on peut lire "L’Etat fédéral belge tient encore. La question de savoir où va la Belgique subsiste pourtant. Indépendamment des chamailleries politiques et du discours provocateur de l’extrême droite, on ne peut nier que les deux entités s’éloignent socio-économiquement et mentalement".

Le manuel scolaire donne la définition de la Belgique fédérale vue de Flandre: "
Le but fondamental d’une structure fédérale est, dans une large mesure, de tenir compte des aspirations d’un peuple / d’une nation à suivre sa propre voie au sein d’un Etat. Dans un Etat de droit, cela signifie accorder une large autonomie, de sorte que les élus du peuple puissent adopter leurs propres lois et réaliser un projet de société propre." Le jeune flamand doit répondre à des questions: "
La fédéralisation a-t-elle atteint un point final? Comment vois-tu l’avenir de la Belgique?" Les mots "
solidarité" et "
loyauté", que les francophones associent au fédéralisme d’union, sont rayés de ce vocabulaire scolaire.
En ce qui concerne la périphérie de Bruxelles, majoritairement francophone et annexée arbitrairement par la Flandre en 1963, on peut lire "
Jusqu’à ce jour, les francophones invoquent encore et toujours la liberté linguistique pour ne pas devoir s’exprimer en néerlandais dans la périphérie flamande autour de Bruxelles (ndlr : selon une enquête du 8 octobre 2009, plus de 83% d’entre eux disent parler le néerlandais,
Lien). "
Sur le plan des droits de l’homme, ils ont tort: dans la sphère publique, on doit employer la langue de la région. En périphérie flamande (ndlr : en réalité "francophone", mais sous occupation politique flamande),
c’est le néerlandais, à Bruxelles, c’est le français et le néerlandais."
Les francophones de la périphérie bruxelloise sont décrits comme des "
riches" qui "
veulent introduire le bilinguisme ... Cette francisation est souvent couplée à une discrimination des (pauvres) autochtones flamands. Dans la plupart des communes à facilités flamandes, les francophones utilisent jusqu’à ce jour ces privilèges pour franciser la commune". Les élèves sont invités à réfléchir sur le tracé de la frontière linguistique en 1962-1963: "
La Flandre transfère 25 communes de 88 mille habitants vers la Wallonie, tandis que la Wallonie cède à la Flandre 24 communes avec seulement 23 mille habitants". Pas un mot sur les exactions des autorités flamandes qui visent à éradiquer la langue et la culture française.
L’histoire politique de Belgique, revisitée par les ouvrages d’histoire flamands, se nourrit largement des mythes flamands qui drapent la Flandre dans un rôle de martyre de l’Etat belge. Les Flamands ont été des "
citoyens de seconde zone … Les fonctions dirigeantes vont surtout aux Francophones … Dans les services publics, on exige un bilinguisme des Flamands, tandis que les Francophones doivent à peine exprimer un mot de néerlandais". Les élèves doivent méditer sur l’histoire d’un fonctionnaire flamand dans les années 1960 à qui sa hiérarchie lui aurait dit lors de son arrivée dans son nouveau service "
Il faut faire attention, tout est en français, ici… " Pour rappel, Bruxelles est une Région à 92% francophone.
L’école flamande capitalise aussi sur le souvenir de la Grande Guerre 14-18, dont la nation flamande estime avoir souffert plus que les autres Belges. Les soldats flamands, dans les tranchées de l'Yser, auraient été envoyés inutilement à la boucherie, dans une langue qu’ils ne comprenaient pas, par des officiers qui parlaient le français. Et ce pour une patrie ingrate et une cause injuste. Cette histoire a démarré dès 1917 sous l’impulsion de l’activiste Raf Verhulst (1866-1941), collaborateur flamand avec l'occupant allemand. Elle est erronnée de A à Z. Des historiens francophones et flamands ont démonté la légende dans les années 1980 (
Les mythes flamands de la Grande Guerre). Elle est toujours enseignée.
Tout aussi important, les manuels scolaires persuadent les écoliers que la Flandre a payé le prix fort pour la collaboration d’une partie de sa population avec l’ennemi nazi. Elle aurait été excessivement punie et, donc, injustement traitée. L'éducation flamande ose passer l’action de la Résistance sous silence. Par contre on peut lire: "La répression montre aussi que tous les résistants n’étaient pas les héros qu’ils prétendaient être ... résistants, souvent de la dernière heure", donnant "libre cours à leur haine et à leur mépris de l’humanité". Et de conclure "La plupart des Flamands sont pour l’amnistie ou une autre forme de réhabilitation. Les Wallons, en revanche, s’y opposent en majorité".
Dans les écoles flamandes de la périphérie bruxelloise, un "
Gordel des enfants" (Gordel: "ceinture") est organisé au mois de juin de chaque année, avec un drapeau flamand obligatoire sur chaque vélo. L'objectif est de symboliser le carcan dans lequel Bruxelles et sa périphérie est étranglée. L’usage de toute autre langue que le néerlandais, dans les relations, écrites ou orales, entre enfants et entre parents, est interdit "
dans et autour de l'école" (non précisé par les autorités flamandes). Et si les enfants osent, ne fût-ce que chuchoter quelques mots dans une autre langue, même sur la voie publique, la sentance sera la retenue ou l’expulsion.
De facto, l’usage de la langue française est interdit sur l’ensemble du territoire (
Lien).
Lire aussi:
Le Vif/L’Express, "L’école flamande produit-elle des flamingants?", 11/07/2008, pp. 38-40.