Offensive contre la francophonie à Bruxelles
Depuis quelques mois, un nombre croissant de politiques bruxellois font écho aux propositions régionalistes avancées par les associations Bruxsel Forum, Aula Magna et Manifesto qui gravitent autour du flamand Philippe Van Parijs (Lire aussi: Pro Bruxsel: le nouveau parti anti-bruxellois). Leur priorité est de transférer les compétences communales stratégiques vers la région afin de permettre une meilleure gouvernance. Cela signifie que des pouvoirs actuellement exercés par les communes, où la représentation est conforme à la répartition linguistique de la population et, donc, des Bruxellois, seront transférés à l'exécutif régional, où les flamands ont une représentation garantie de 50%. La co-gestion de Bruxelles que la Flandre appelle de ses vœux passe en effet par une accentuation de la surreprésentation de la minorité flamande et des compétences qui leur sont attribuées.
Ils insistent également sur la nécessité de supprimer les compétences de la Communauté française dans l’enseignement et la culture en Région bruxelloise. A leurs yeux, les francophones ne sont qu’une "minorité" parmi d’autres à Bruxelles. Ils plaident dès lors pour un enseignement régionalisé bilingue dès la maternelle (néerlandais et français) et multilingue dans le secondaire, en y intégrant notamment l'anglais. La connaissance de langues étrangères constitue évidemment un atout pour Bruxelles et ses habitants. Mais Bruxelles est avant tout une ville francophone à 90%. Imposer le bilinguisme néerlandais et français dans l'enseignement va inéluctablement diluer l'identité française de la majorité de ses habitants. Et le renforcement des exigences linguistiques que revendique Pro Bruxsel, par exemple le bilinguisme obligatoire des agents, vise à flamandiser Bruxelles.
Pro Bruxsel et Philippe Van Parijs expriment leur volonté de supprimer les compétences de la communauté française à Bruxelles (reportages de Télé Bruxelles et de la RTBF)
Dans la périphérie bruxelloise, y compris dans les communes à facilités linguistiques, de larges majorités francophones, enclavées contre leur volonté en région flamande, se voient nier jusqu'à leur existence. Tels des "immigrés", les francophones doivent s'assimiler à coup de circulaires régionales flamandes anti-constitutionnelles et de vexations permanentes qui vont jusqu'à interdire les communications privées et commerciales en français. N'est-il pas étonnant de voir à quel point Philippe Van Parijs et ses adeptes insistent sur le bilinguisme à Bruxelles tout en soutenant l'unilinguisme dans la Région Flamande? N'est-il pas révélateur de constater que Pro Bruxsel s'est insurgé contre la procédure en conflit d'intérêts introduite par Parlement de la Commission Communautaire française de Bruxelles afin d'empêcher le transfert de l'inspection scolaire des écoles francophones à la Flandre?
Leurs idées se propagent néanmoins dans la classe politique. En novembre dernier, Xavier Baeselen, député fédéral MR (libéraux francophones) a plaidé pour un transfert des compétences stratégiques des communes bruxelloises et des commissions communautaires vers le niveau régional (Réponse à une proposition de mandataires MR). Quelques jours plus tard, le parti Open VLD (libéraux flamands) a proposé que l'anglais devienne une langue administrative dans la capitale (Le Soir: L'Open VLD propose un Bruxelles trilingue). L'Open VLD motive cette proposition par le statut international de Bruxelles et le nombre important de personnes qui parlent une autre langue que le français ou le néerlandais. Au niveau de l'enseignement, l'Open VLD plaide pour un financement conjoint des écoles bruxelloises par les francophones et néerlandophones.
Les libéraux flamands (Open VLD) veulent que l'anglais devienne une langue administrative à Bruxelles. Mais la Flandre doit rester unilingue flamande (reportage de la RTBF)
Jean-Paul Nassaux, historien et politologue, professeur d’institutions communautaires, régionales et européennes à Bruxelles, est auteur de plusieurs études sur les relations communautaires et la vie politique bruxelloise. Vous trouverez ci-dessous deux excellents articles qu'il a publié dans La "Libre Belgique" et "Libération". Il décortique au scalpel la position des régionalistes bruxellois et des flamands par rapport à la francophonie à Bruxelles. A lire absolument.
Offensive contre le lien entre Bruxelles et Wallonie (Lien)
Jean-Paul Nassaux
La Libre Belgique, mis en ligne le 28/08/2008
"Le courant régionaliste wallon a opté pour la suppression de la Communauté française. Il n'est pas seul : diverses personnalités s'affirment régionalistes bruxellois. Avec quelles conséquences?
L'orientation confédéraliste adoptée par une partie importante de la classe politique flamande, confortée lors des dernières élections fédérales, pose le problème du rôle futur de l'Etat belge et de l'architecture institutionnelle francophone. Rudy Demotte, ministre-président de la Région wallonne et de la Communauté française et Charles Picqué, ministre-président de la Région de Bruxelles-Capitale, ont apporté une pièce intéressante à ce dossier en cosignant, dans "Le Soir" du 17 avril 2008, un texte intitulé "Pour une fédération Wallonie-Bruxelles, un plaidoyer birégional". De son côté, le MR, par la voix, notamment, du député wallon Richard Miller, s'oppose à la régionalisation de l'enseignement et plusieurs personnalités politiques, universitaires, intellectuelles ou du monde associatif plaident en faveur d'un renforcement de la relation entre Bruxelles et la Wallonie. Cependant, un point de vue différent s'exprime, qui met l'accent sur les différences entre ces deux régions et qui vise à la régionalisation de compétences telles que l'enseignement ou la culture.
Celles-ci sont aujourd'hui exercées par la Communauté française qui est le lien entre les francophones de Wallonie et de Bruxelles. Rappelons que la complexité institutionnelle belge procède de la différence de vision entre Flamands, partisans de la création de communautés, et francophones, favorables à la mise en place de régions. Terre de compromis plutôt que de violence, la Belgique a donc été restructurée autour de communautés et de régions. Comme le soulignait le regretté Jean Stengers, professeur d'histoire à l'ULB, "les communautés [...] ont une consistance inégale au nord et au sud du pays". Evoquer une approche ethnique dans l'attachement à un lien entre la Wallonie et Bruxelles n'a dès lors pas beaucoup de sens car, comme l'écrivait toujours Jean Stengers, "au nord, "ons volk" est une expression et une réalité qui vont de soi; au sud, elles n'ont pas de réel équivalent" (1). Les francophones ont réduit le rôle de leur communauté lors de la réforme de l'Etat de 1993, resserrant ses compétences sur la culture et l'enseignement. Le courant régionaliste wallon veut aller plus loin et opte pour la suppression de la Communauté française. Leurs arguments ont été abondamment exposés - voir, par exemple la carte blanche de l'historien Jean Pirotte parue dans "Le Soir" du 4 mars dernier. Une position analogue a été prise par des personnalités bruxelloises, notamment par les initiateurs de l'appel "Nous existons" et par les fondateurs du nouveau parti Pro Bruxsel. Une telle approche a été commentée par le constitutionnaliste Francis Delpérée dans l'ouvrage qu'il a consacré à la Constitution (2). "Plus étonnant encore", écrit-il, "un certain nombre de Bruxellois, tout heureux de pouvoir célébrer l'originalité de leur capitale et de refuser un compagnonnage trop étroit avec les Wallons, sont prêts à tenir le même discours. Pour cela, ils doivent contester l'existence de la Communauté française qu'ils n'hésitent pas, dans leurs discours, à réduire en morceaux. Ils doivent aussi gommer le caractère principalement francophone de Bruxelles et en faire une ville biculturelle et même, pour faire bonne mesure, une métropole multiculturelle. Ils veulent se retrouver entre Bruxellois et sont fiers de l'être. Ils se noient en prétendant arriver à l'existence. Ils se sacrifient sur l'autel de la patrie fédérale". Et Francis Delperée d'ajouter en note : "sans être assurés de voir récompenser ce beau geste politique. La naïveté deviendrait-elle synonyme de lucidité ?"
Nous ne pensons pas que le constat de naïveté s'applique à tous ceux qui adoptent une telle position. Certains d'entre eux défendent en effet un projet très cohérent qui comporte une dimension linguistique visant à faire de l'anglais la langue dominante à Bruxelles. Serge Moureaux voit dans Bruxelles une ville de culture française ouverte aux autres cultures. L'étude du professeur Rudi Janssens de la VUB a établi que le français était effectivement la langue dominante à Bruxelles et celle vers laquelle se tournaient de plus en plus les jeunes issus de l'immigration. Or, enlever aux francophones bruxellois la maîtrise de leur enseignement en confiant celui-ci à une Région bilingue - et demain trilingue, en intégrant l'anglais ? -, offre un moyen efficace d'affaiblir à terme la position du français à Bruxelles. La raison invoquée est de parvenir au réel multilinguisme des jeunes Bruxellois. L'argument est certes recevable, même si nous pouvons nous demander pourquoi les jeunes Wallons ne devraient pas bénéficier de la même attention. Mais prenons garde à ne pas aboutir, comme le craignent Jacques Debatty, Daniel Fastenakel et Anne-Françoise Theunissen, à réduire "les questions liées à l'enseignement en une seule : l'apprentissage des langues". Les mêmes auteurs relèvent que l'objectif de l'appel "Nous existons" est "de rendre "la plupart" (de qui parle-t-on ?) des jeunes Bruxellois compétents en trois langues ! Alors qu'aujourd'hui nous avons les pires difficultés à rendre les jeunes des milieux populaires et/ou issus de l'immigration compétents dans une seule de ces langues !" (3) . Nous ajouterons, pour notre part, qu'un meilleur apprentissage des langues peut être mis en place dans le cadre institutionnel existant. L'accord sur l'échange de professeurs signé le 1 er février dernier entre les ministres francophone et flamand de l'enseignement, Marie Arena - aujourd'hui passée au gouvernement fédéral - et Frank Vandenbroucke ouvre une voie intéressante en ce sens.
Pour bien mesurer toutes les conséquences possibles d'un transfert de l'enseignement à la Région bruxelloise, il faut replacer cette revendication dans le cadre d'autres idées défendues par le professeur Philippe Van Parijs et assumées par diverses personnalités qui s'affirment régionalistes bruxellois. Il y a, d'abord, l'octroi du droit de vote aux élections régionales aux Européens domiciliés à Bruxelles. Proposition qui, si elle est suivie, comme y poussent certains, de l'instauration de l'anglais comme troisième langue officielle bruxelloise, pourrait avoir pour effet de diluer le pouvoir francophone sur l'enseignement et de faciliter ainsi la mise en oeuvre d'une autre proposition du professeur Van Parijs. Il s'agit de l'organisation des masters universitaires et de la recherche scientifique en anglais. Quand l'on sait le rôle joué par l'enseignement et la recherche universitaires dans le rayonnement d'une langue, on peut parfaitement imaginer l'affaiblissement qu'entraînerait une telle évolution pour la langue française à Bruxelles. Certains défenseurs de la culture néerlandaise ont d'ailleurs déjà exprimé une inquiétude analogue. La voie de la standardisation anglo-saxonne ne risque-t-elle pas d'appauvrir le modèle européen, en réduisant l'influence d'autres grandes cultures qui le nourrissent de leurs valeurs ?"
1. J. Stengers et E. Gubin, "Le grand siècle de la nationalité belge", Racine, Bruxelles, 2002, p.195.
2. F. Delperée, "La Constitution de 1830 à nos jours", Racine, Bruxelles, 2006.
3. "Politique". Revue de débats, n°49, avril 2007, p.36.
L'orientation confédéraliste adoptée par une partie importante de la classe politique flamande, confortée lors des dernières élections fédérales, pose le problème du rôle futur de l'Etat belge et de l'architecture institutionnelle francophone. Rudy Demotte, ministre-président de la Région wallonne et de la Communauté française et Charles Picqué, ministre-président de la Région de Bruxelles-Capitale, ont apporté une pièce intéressante à ce dossier en cosignant, dans "Le Soir" du 17 avril 2008, un texte intitulé "Pour une fédération Wallonie-Bruxelles, un plaidoyer birégional". De son côté, le MR, par la voix, notamment, du député wallon Richard Miller, s'oppose à la régionalisation de l'enseignement et plusieurs personnalités politiques, universitaires, intellectuelles ou du monde associatif plaident en faveur d'un renforcement de la relation entre Bruxelles et la Wallonie. Cependant, un point de vue différent s'exprime, qui met l'accent sur les différences entre ces deux régions et qui vise à la régionalisation de compétences telles que l'enseignement ou la culture.
Celles-ci sont aujourd'hui exercées par la Communauté française qui est le lien entre les francophones de Wallonie et de Bruxelles. Rappelons que la complexité institutionnelle belge procède de la différence de vision entre Flamands, partisans de la création de communautés, et francophones, favorables à la mise en place de régions. Terre de compromis plutôt que de violence, la Belgique a donc été restructurée autour de communautés et de régions. Comme le soulignait le regretté Jean Stengers, professeur d'histoire à l'ULB, "les communautés [...] ont une consistance inégale au nord et au sud du pays". Evoquer une approche ethnique dans l'attachement à un lien entre la Wallonie et Bruxelles n'a dès lors pas beaucoup de sens car, comme l'écrivait toujours Jean Stengers, "au nord, "ons volk" est une expression et une réalité qui vont de soi; au sud, elles n'ont pas de réel équivalent" (1). Les francophones ont réduit le rôle de leur communauté lors de la réforme de l'Etat de 1993, resserrant ses compétences sur la culture et l'enseignement. Le courant régionaliste wallon veut aller plus loin et opte pour la suppression de la Communauté française. Leurs arguments ont été abondamment exposés - voir, par exemple la carte blanche de l'historien Jean Pirotte parue dans "Le Soir" du 4 mars dernier. Une position analogue a été prise par des personnalités bruxelloises, notamment par les initiateurs de l'appel "Nous existons" et par les fondateurs du nouveau parti Pro Bruxsel. Une telle approche a été commentée par le constitutionnaliste Francis Delpérée dans l'ouvrage qu'il a consacré à la Constitution (2). "Plus étonnant encore", écrit-il, "un certain nombre de Bruxellois, tout heureux de pouvoir célébrer l'originalité de leur capitale et de refuser un compagnonnage trop étroit avec les Wallons, sont prêts à tenir le même discours. Pour cela, ils doivent contester l'existence de la Communauté française qu'ils n'hésitent pas, dans leurs discours, à réduire en morceaux. Ils doivent aussi gommer le caractère principalement francophone de Bruxelles et en faire une ville biculturelle et même, pour faire bonne mesure, une métropole multiculturelle. Ils veulent se retrouver entre Bruxellois et sont fiers de l'être. Ils se noient en prétendant arriver à l'existence. Ils se sacrifient sur l'autel de la patrie fédérale". Et Francis Delperée d'ajouter en note : "sans être assurés de voir récompenser ce beau geste politique. La naïveté deviendrait-elle synonyme de lucidité ?"
Nous ne pensons pas que le constat de naïveté s'applique à tous ceux qui adoptent une telle position. Certains d'entre eux défendent en effet un projet très cohérent qui comporte une dimension linguistique visant à faire de l'anglais la langue dominante à Bruxelles. Serge Moureaux voit dans Bruxelles une ville de culture française ouverte aux autres cultures. L'étude du professeur Rudi Janssens de la VUB a établi que le français était effectivement la langue dominante à Bruxelles et celle vers laquelle se tournaient de plus en plus les jeunes issus de l'immigration. Or, enlever aux francophones bruxellois la maîtrise de leur enseignement en confiant celui-ci à une Région bilingue - et demain trilingue, en intégrant l'anglais ? -, offre un moyen efficace d'affaiblir à terme la position du français à Bruxelles. La raison invoquée est de parvenir au réel multilinguisme des jeunes Bruxellois. L'argument est certes recevable, même si nous pouvons nous demander pourquoi les jeunes Wallons ne devraient pas bénéficier de la même attention. Mais prenons garde à ne pas aboutir, comme le craignent Jacques Debatty, Daniel Fastenakel et Anne-Françoise Theunissen, à réduire "les questions liées à l'enseignement en une seule : l'apprentissage des langues". Les mêmes auteurs relèvent que l'objectif de l'appel "Nous existons" est "de rendre "la plupart" (de qui parle-t-on ?) des jeunes Bruxellois compétents en trois langues ! Alors qu'aujourd'hui nous avons les pires difficultés à rendre les jeunes des milieux populaires et/ou issus de l'immigration compétents dans une seule de ces langues !" (3) . Nous ajouterons, pour notre part, qu'un meilleur apprentissage des langues peut être mis en place dans le cadre institutionnel existant. L'accord sur l'échange de professeurs signé le 1 er février dernier entre les ministres francophone et flamand de l'enseignement, Marie Arena - aujourd'hui passée au gouvernement fédéral - et Frank Vandenbroucke ouvre une voie intéressante en ce sens.
Pour bien mesurer toutes les conséquences possibles d'un transfert de l'enseignement à la Région bruxelloise, il faut replacer cette revendication dans le cadre d'autres idées défendues par le professeur Philippe Van Parijs et assumées par diverses personnalités qui s'affirment régionalistes bruxellois. Il y a, d'abord, l'octroi du droit de vote aux élections régionales aux Européens domiciliés à Bruxelles. Proposition qui, si elle est suivie, comme y poussent certains, de l'instauration de l'anglais comme troisième langue officielle bruxelloise, pourrait avoir pour effet de diluer le pouvoir francophone sur l'enseignement et de faciliter ainsi la mise en oeuvre d'une autre proposition du professeur Van Parijs. Il s'agit de l'organisation des masters universitaires et de la recherche scientifique en anglais. Quand l'on sait le rôle joué par l'enseignement et la recherche universitaires dans le rayonnement d'une langue, on peut parfaitement imaginer l'affaiblissement qu'entraînerait une telle évolution pour la langue française à Bruxelles. Certains défenseurs de la culture néerlandaise ont d'ailleurs déjà exprimé une inquiétude analogue. La voie de la standardisation anglo-saxonne ne risque-t-elle pas d'appauvrir le modèle européen, en réduisant l'influence d'autres grandes cultures qui le nourrissent de leurs valeurs ?"
1. J. Stengers et E. Gubin, "Le grand siècle de la nationalité belge", Racine, Bruxelles, 2002, p.195.
2. F. Delperée, "La Constitution de 1830 à nos jours", Racine, Bruxelles, 2006.
3. "Politique". Revue de débats, n°49, avril 2007, p.36.
Bruxelles, un enjeu pour la francophonie (Lien)
Jean-Paul Nassaux
Libération, vendredi 9 novembre 2007
En septembre dernier, Libération a consacré un article à Bruxelles, intitulé «Bruxelles, capitale de toutes les communautés» (1). Il y est notamment écrit que la majorité des habitants de Bruxelles est «allochtone» – terme plutôt utilisé par les Flamands –, les francophones parlant généralement de «Bruxellois d’origine étrangère». L’enquête donne la parole à des Flamands de Bruxelles, des personnalités estimables, connues pour leur modération sur le plan communautaire et pour leur ouverture d’esprit. Qu’il me soit cependant permis d’exposer une analyse différente.
Jean-Paul Nassaux
Libération, vendredi 9 novembre 2007
En septembre dernier, Libération a consacré un article à Bruxelles, intitulé «Bruxelles, capitale de toutes les communautés» (1). Il y est notamment écrit que la majorité des habitants de Bruxelles est «allochtone» – terme plutôt utilisé par les Flamands –, les francophones parlant généralement de «Bruxellois d’origine étrangère». L’enquête donne la parole à des Flamands de Bruxelles, des personnalités estimables, connues pour leur modération sur le plan communautaire et pour leur ouverture d’esprit. Qu’il me soit cependant permis d’exposer une analyse différente.
Bruxelles est une ville d’ouverture où se côtoient différentes cultures. Point de rencontre des mondes latin et germanique, terre d’immigration et, de ce fait, lieu propice à l’expression de diverses cultures. Il serait regrettable de refuser de telles opportunités d’enrichissement. Mais Bruxelles est aussi en premier lieu une ville de culture française. Et derrière l’enthousiasme mis par certains à célébrer le caractère multiculturel de Bruxelles, c’est en fait une offensive contre la francophonie qui se développe.
Les Flamands n’ont jamais véritablement admis la prééminence de la langue française à Bruxelles. Elle s’est imposée au cours de la seconde moitié du XIXe siècle et une pression des autorités publiques dans cette évolution est régulièrement évoquée. Une telle mise en cause est contestée par le grand historien belge Jean Stengers qui estime que le cas de la francisation de Bruxelles, «s’il est dû essentiellement au désir d’ascension sociale des Flamands eux-mêmes, est certes lié au milieu ambiant, mais ne peut être attribué, comme certains Flamingants l’ont prétendu par la suite, à la pression officielle des autorités : c’est un mouvement qui s’est généré de lui-même». Longtemps, un discours flamand a fait valoir qu’une partie de la population considérée comme francophone était en fait flamande et bilingue et qu’elle ne s’affirmait francophone que sous l’effet d’une pression sociale. Il était même prévu, dans les projets de l’extrême droite flamande, qu’on pourrait la «reflamandiser» à terme…
Devant l’évidence du recul de la présence flamande à Bruxelles, une autre approche est aujourd’hui adoptée. Il s’agit de présenter la capitale belge comme une ville qui n’abrite en fait que diverses minorités et de considérer dès lors que les francophones n’y constituent qu’une minorité parmi d’autres. Une telle stratégie avait déjà été relevée dans les années 90 par Serge Moureaux, qui fut l’un des plus brillants parlementaires belges. Elle a pris depuis lors une ampleur nouvelle. Il s’agit d’une conception prônée par la mouvance ethniste européenne qui lie origine et appartenance. Or, déjà au XIXe siècle, comme le soulignait Jean Stengers, «l’adhésion à la francisation est un phénomène sociologique qui transcende les langues réellement parlées : c’est d’ailleurs le principal obstacle auquel se heurtera le mouvement flamand dans la capitale».
Une sociologue, Ouardia Derriche, m’évoquait l’importance de la langue française pour les populations bruxelloises d’origine maghrébine et africaine en ce qu’elle permet de les désenclaver et de créer un lien entre le pays d’accueil et le pays d’origine. Et l’on peut effectivement considérer qu’aujourd’hui à Bruxelles, c’est la langue française qui constitue le meilleur ciment pour transcender les différences autour de l’identification d’intérêts communs et conduire vers une authentique citoyenneté. La même sociologue me citait cette phrase de l’écrivain algérien Kateb Yacine à propos de la langue française : «C’est notre butin de guerre.»
Si l’hostilité à l’égard de la culture française procède d’un ressentiment passionnel, le phénomène dépasse aujourd’hui le cadre belgo-belge. Ainsi, le linguiste Louis-Jean Calvet a montré, que la mondialisation néolibérale s’accommode des «petites cultures, des petites langues mais elle supporte moins l’exception culturelle ou les langues intermédiaires». Elle favorise donc une configuration où règne une culture dominante face à une mosaïque de cultures de moindre rayonnement, incapables de freiner une modélisation uniforme des esprits. C’est pourquoi, Louis-Jean Calvet propose d’autres pistes que celle d’adopter l’anglais comme seule langue européenne.
Dans ces conditions, Bruxelles, siège des institutions européennes, représente un enjeu très sensible.
En effet, l’environnement francophone de la ville d’accueil des principales institutions européennes n’est sans doute pas étranger au fait que le français conserve certaines positions au sein de celles-ci, en dépit du manque de détermination dont a fait preuve le personnel politique français dans la défense du français dans l’Union européenne.
Cela peut éclairer le zèle mis par certains à minimiser l’implantation de la culture française à Bruxelles et à chercher d’y imposer l’anglais comme nouvelle lingua franca."
(1) Libération du 10 septembre 2007.
Cette attitude flamande vous interpelle? L'auteur vous invite à mener une Réflexion identitaire.
1 commentaires:



Tout cela est très juste, mais ça ne constitue en rien un argumentaire contre l'indépendance bruxelloise en cas d'éclatement de l'état belgique. D'accord pour le caractère "français" de Bruxelles - c'est un fait, qu'on s'en félicite ou non. D'accord également pour que les néerlandophones bénéficient de facilités musclées plutôt que de la surreprésentation absurde de leurs partis politiques dont la représentativité est à peu près nulle. D'accord surtout, et c'est un polyglotte qui le dit, pour ne pas réduire l'enseignement aux langues. Ce n'est pas pour autant une raison pour quitter une structure plurinationale dépourvue d'identité et qui en crève sous nos yeux pour se précipiter dans une autre. L'identité bruxelloise existe, hors des pitreries à la Mlle Beulemans, et il est hors de question de la noyer dans une Wallonie socialiste qui est certes plus sympathique que le voisin flamand mais qui est aussi un gigantesque éteignoir économique. Je n'ai nulle envie d'un président Deomotte, d'un ministre des finances Daerden, d'une ministre de la connerie peinturlurée Milquet ni même d'un gros lourd ignorant comme le satrape de la morne plaine comme chef de l'opposition. Ca n'exclut en rien des structures de collaboration, peut-être même dans le cadre français, mais nous ne sommes pas une "nation francophone" en devenir, quoi qu'en puissent penser certains immigrés wallons.