Libertad: La Belgique est un Etat fondé sur la soumission de la minorité

Le quotidien espagnol "Libertad" est un journal numérique d'opinion édité intégralement en espagnol depuis le 8 mars 2000. Il est considéré comme l’un des principaux journaux d’information en nombre de lecteurs. Il est même celui qui a le plus d’audience parmi les médias purement digitaux sans édition papier. La ligne éditoriale du journal est libérale. Parmi ses collaborateurs, l’on y trouve à la fois des libéraux classiques, mais aussi des néo-conservateurs, des chrétiens, des libertariens, et la gauche libérale. Tous se rejoignent "dans les fondements libéraux et dans l’option pour la liberté et l’individu comme valeurs maximales de la société".

En politique espagnole, c’est également un journal libéral-conservateur défendant le concept de nation espagnole et les valeurs traditionnelles (en ce compris l’idée de nation venant des Cortes de Cádiz). En cela, il coïncide, grosso modo, avec le cadre sociologique du Parti Populaire. Toutefois, "Libertad" a su maintenir des positions critiques contre le PP à diverses occasions, tant lorsqu’il se trouvait au pouvoir que lorsqu’il siégeait dans l’opposition. Le journal se montre critique également envers le PSOE et les nationalismes périphériques. Il s’oppose aussi frontalement au processus de dialogue entre le gouvernement socialiste et l’ETA.

Ce mercredi 23 décembre, Álvaro Vermoet Hidalgo, Président de l'Union Démocratique des Etudiants (UDE) a publié une carte blanche intitulée "Flandes hoy, Cataluña mañana" ("Aujourd'hui la Flandre, demain la Catalogne"). Je vous encourage à lire la version originale de son article, en espagnol, à l'adresse suivante (Lien). Il m'a fait l'honneur de citer mon site dans son article. Vous trouverez ci-dessous une traduction libre. Sa partie descriptive de la situation politique en Belgique est criante de vérité, bien éloignée de la propagante officielle du régime actuellement en place. Gardez à l'esprit qu'il s'adresse à un public hispanique.

"Aujourd'hui la Flandre, demain la Catalogne"
Álvaro Vermoet Hidalgo
23 Décembre 2009

La Belgique, le seul pays européen qui a pris plus de la moitié d'une année pour former un gouvernement interne et instable, ne fonctionne pas comme un pays parce qu'il a imposé un modèle territorial que les nationalistes catalans et basques veulent en Espagne.

Pouvez-vous imaginer que les nationalistes triomphent définitivement en Espagne? Voulons-nous imposer un modèle de l'État fondé non pas sur l'indépendance, mais sur la soumission du reste du pays? Arrêtez d'imaginer, venez en Belgique.

Comme l'Espagne, la Belgique est une monarchie constitutionnelle où le roi n'a aucun pouvoir. Il se passe que, en Belgique, le gouvernement n'en a pas non plus. La Belgique est divisée en trois régions, a six gouvernements et sept assemblées législatives (ce qui explique qu’aucune décision efficace n’est jamais prise ... et que les décisions prises ne sont jamais efficaces). Une langue commune officielle, comme en Espagne, cela n'existe pas en Belgique, les francophones (40%), les néerlandophones (60%) et le petit groupe de germanophones forment jusqu'à trois communautés linguistiques. Toutefois, elles ne coïncident pas avec la division territoriale décidée il y a des décennies, et ce sont les gouvernements régionaux (Wallonie, Flandre et Bruxelles), et non les communautés linguistiques, qui ont tout pouvoir politique.

A Bruxelles (ville-région située en Flandre) régit le bilinguisme strict, alors que seulement 10% des habitants sont flamands contre 70% des francophones; La Wallonie (qui vit une situation comparable à celle de l'Andalousie et de l'Estrémadure: économie stagnante et plongée dans le socialisme et la corruption) est francophone; tandis que la Flandre qui est officiellement néerlandophone mais avec des populations de langue française, poursuit sa politique pour bannir de la vie publique les Francophones. À titre d'exemple, regardez l'expulsion en 1968 des Francophones de l’Université catholique de Louvain (où j'étudie), sous l’impulsion des démocrates-chrétiens flamands de l'Université, parmi lesquels le nouveau président de l'UE, Van Rompuy. La stratégie du nationalisme flamand (qui n'est pas incarnée par un parti mais par tous les partis politiques en Flandre) est la même que celle des nationalistes catalans: d’abord appeler à la flexibilité nécessaire pour s'adapter à ses propres "spécificités" et ensuite refuser cette même souplesse au sein de leur territoire; défendre d’abord un Etat fédéral (ou autonome), et une fois que le pouvoir territorial a été obtenu, défendre une confédération; combiner un discours et un programme contre l'État en même temps qu'ils dominent tout le pouvoir politique de l'État.

La délimitation territoriale de la Flandre s’est accompagnée d’un compromis par lequel le gouvernement flamand s'est engagé à respecter les populations francophones de l'arrondissement de Bruxelles Halle Vilvorde (BHV), désormais 75% de francophones, situées aux abords de Bruxelles. Mais les partis flamands considèrent qu'il est maintenant temps de mettre fin à cette "irrégularité", à commencer par les écoles francophones contrôlée par le Gouvernement flamand. Il y a quelques semaines, le parlement régional a assumé les pouvoirs de "contrôle" des écoles à l'initiative du parti néo-fasciste, N-VA. Récemment, la majorité flamande a imposé une "scission" totale de l’arrondissement de Bruxelles Halle Vilvorde, de sorte que ces municipalités francophones de la périphérie bruxelloise passent entièrement sous le contrôle du gouvernement flamand. Et ce n'est pas décidé seulement pour éviter que les personnes, principalement de langue française, puissent s'exprimer en français devant les tribunaux et l'administration (le français est littéralement interdit dans l'administration flamande).

Le Front démocratique des Francophones s'oppose à ce que que la Flandre vise à empêcher que les 150.000 francophones vivant dans la périphérie de Bruxelles ne puissent plus voter pour des partis francophones mais bien uniquement pour les nationalistes flamands. A cela s'ajoute le fait qu’un certain nombre de maires élus par une écrasante majorité absolue dans ces municipalités, ne sont pas officiellement reconnus par le gouvernement flamand pour avoir utilisé leur bulletin de vote en langue française, ce qui a conduit à une dénonciation du Conseil de l'Europe.

L'intégrisme linguistique territoriale appliquée en Flandre est fondé, comme en Catalogne, d'abord dans un concept d'État-Nation qui identifie le territoire et la langue et, d'autre part, pour "compenser" la marginalisation que les Flamands et leur langue ont toujours subis, non seulement une marginalisation politique, comme dans le cas de la Catalogne, mais aussi économique (brillamment interprétée dans Daens). Le programme flamand de pureté de la langue comprend des mesures comme l'interdiction de l'usage du français pendant les récréations scolaires ou l'expulsion systématique des enfants français s'exprimant lors d'activités organisées par l'organisme sportif flamand. La politique linguistique du nationalisme catalan, qui vise à faire du castillan une langue étrangère en Catalogne, est semblable à ce nationalisme flamand, avec la circonstance aggravante que la plupart des gens en Flandre ne parlent pas le français alors qu’en Catalogne, il s'agit de changer la langue maternelle de nombreux citoyens qui, en outre, est la langue officielle en Catalogne (malgré tout, les catalans semblent avoir assimilé naturellement que leur langue n'est pas officielle "de facto" dans leur propre pays, tandis que les francophones de Flandre résistent).

Mais c’est au système des partis politiques que je veux en venir pour le comparer avec celui la Catalogne. Pour expliquer la question des partis sur base d’une comparaison similaire. Quand Rosa Diez a interdit les citoyens extérieurs à la branche UPD en Catalogne, il cherchait à éviter une situation comme celle du PP en Navarre avec l’UPN, ou surtout, comme celle du PSC, un parti nationaliste catalan, qui joue le rôle de franchise du PSOE, quand cela lui convient, ce qui est dramatique parce que les votes sont d’abord exprimés pour le PSOE et non pas pour le minuscule PSC. Le résultat est que dans la pratique, de plus en plus, en Catalogne, vous ne pouvez voter que pour des nationalistes. Cependant, en Belgique le statut de l'UPN et du PSC est la définition de la vie politique: non seulement il n'y a pas de partis au niveau fédéral (il y a des démocrates, socialistes et libéraux dans les trois régions du pays sans qu’ils n’aient aucun lien depuis des décennies), mais il est juridiquement impossible de voter pour des partis de l'autre Région, et non plus lors des élections lorsque qu’on feint de montrer l’existence de programmes ou de dirigeants nationaux.

Ce modèle, qui est imposée à la Catalogne et qui se généralise aux États en développement autonome, tient davantage au système politique qu’aux identités des citoyens des entités régionales. La généralisation du nationalisme catalan ne tire pas son origine dans sa force sociale (cfr la victoire des partis nationaux, l'UCD et le PSOE lors des premières élections catalannes, ou le référendum sur la ratification de la Constitution espagnole, avec une participation largement supérieure à celle prévue statutairement) mais bien dans le manque de sens de l'État des partis nationaux quand ils ont décidé de «se confondre avec le paysage" nationaliste, précisément parce qu'ils sont motivées par les incitations qui caractérisent le modèle politique de l'État autonome qui s’est développé. C'est pourquoi la même situation se produit dans le reste de l'Espagne, à mesure que les deux partis nationaux adoptent la structure du pouvoir étatique.

Les incitants au sentiment national sont peu porteurs puisqu'une région dans laquelle les partis nationaux n’adoptent pas le modèle territorial du pouvoir (celui de la Flandre et de la Catalogne) nuisent à la région, ses députés étant déforcés pour faire pression sur le gouvernement de la même manière que les nationalistes. Sont encouragés, par conséquent, le pouvoir de ceux qui veulent terminer le démantèlement de l'Etat et sanctionner les quelques personnes qui résistent.

La Belgique, le seul pays européen qui a pris plus de la moitié d'une année pour former un gouvernement interne et instable, ne fonctionne pas comme un pays parce qu’il a imposé le modèle voulu par les nationalistes catalans et basques en Espagne, et c’est celui vers lequel nous nous dirigeons – sans la modification constitutionnelle obligatoire qui irait dans le sens opposé de la consultation populaire - grâce à la Cour constitutionnelle et à d'autres institutions. La Belgique a favorisé les identités régionales et linguistiques par rapport à l'identité nationale, précisément au moment où les identités nationales ont été créées pour éviter de nouveaux conflits ethniques ou communautaires.

Peut-être que l'Espagne aurait le temps de ne pas finir comme la Belgique en matière territoriale si les partis politiques nationaux acceptaient la rénovation de l'État que semblent se demander les citoyens. Évidemment, une réforme constitutionnelle serait un pas à suivre, surtout en matière d'éducation et de langue, mais en réalité la seule chose qui manque est que les deux partis nationaux agissent avec le sens de l'État. Je ne sais pas si l'Espagne aurait besoin d'un Ministère de l'Identité nationale comme en France, mais il est clair que nous avons besoin d'une éducation nationale et des institutions nationales pour renforcer l'identité nationale, fondée non pas sur l'imposition d'un moyen de s'entendre dans le pays, une langue ou une sensation territoriale, mais dans le vrai respect du pluralisme: un système politique des libertés, fondé sur l'égalité des citoyens et la souveraineté nationale. Sinon, permettre la création d'identités régionales dans un état décentralisé, est le meilleur terreau pour finir comme la Belgique.

Álvaro Vermoet Hidalgo

6 commentaires:

  1. Pierre dit

    Super intéressant de nous lire décrits par des "étrangers" qui plus est s'ils sont aussi confrontés à l'existence de régions dissidentes.
    Merci pour cette traduction.


    Anonyme dit

    Chapeau pour cet article. Il y a certes quelques petites erreurs factuelles, mais l'auteur espagnol à bien compris la dynamique en cours. Chez nous, il ne s'agit plus de corriger idéologie nationaliste en vigueur en Flandre(s), mais bien de s'en protéger en pratiquant la scission du pays; dès que possible.

    Si l'auteur étudie à Leuven, j'espère qu'il vient parfois à Bruxelles prendre un verre?


    Anonyme dit

    Très bon article en effet.

    Il peut paraître curieux que les billets de qualité sur la situation belge proviennent tous de pays "étrangers".

    En réalité, la liberté de la presse, en Belgique, bien que garantie par la Constitution, n'existe plus.

    Et ce ne sont pas la flamingante Béatrice Delvaux ou le belgicain Charles Bricman qui me feront changer d'avis ! ...


    melodius dit

    Excellent article. Merci d'avoir attiré mon attention dessus.


    Anonyme dit

    Ces "petites erreurs factuelles" seraient lesquelles ?


    francophonedebruxelles dit

    Personnellement, je n'en vois pas.