The Economist: "Le problème avec la Flandre"

L'hebdomadaire d'information The Economist, une référence à l'échelle mondiale, a consacré son éditorial "Charlemagne" du 27 janvier 2011 à la crise que traverse la Belgique: "The trouble with Flanders - pourquoi les conflits linguistiques sans fin de la Belgique sont importants pour l'Europe." Ci-dessous une traduction libre. Lisez aussi les commentaires (en anglais) et vous constaterez que la plupart des réactions à cet édito sont des messages publiés par des Flamands qui ne cachent pas leur nationalisme exacerbé et leur haine des Wallons et des Bruxellois. Vous pouvez aussi défendre votre point de vue, avec courtoisie, après avoir ouvert un compte (gratuit) ici.

Le problème avec la Flandre

Pitié pour les livres de Leuven, lieu d'apprentissage depuis 1425. L'humaniste hollandais Erasme a enseigné à l'université; Mercator, le cartographe flamand qui a inventé la première carte du monde, a appris les mathématiques là-bas. Mais à côté de ce bouillonnement intellectuel, Leuven a été plusieurs fois la victime du vandalisme culturel. Certains manuscrits furent transportés à Paris quand les révolutionnaires français ont fermé l'université. La bibliothèque a été incendiée par les Allemands pendant la première guerre mondiale. Elle a été reconstruite avec l'aide internationale (principalement américaine), et encore une fois incendiée durant la seconde guerre mondiale.

En 1968, cependant, ce sont les Belges eux-mêmes qui ont découpé la collection de livres lors de leurs guerres des langues. La partie d'expression française de l'université a été expulsée sous les cris Walen Buiten ("Wallons Dehors") des étudiants flamands. Les 1,6 million de livres de la bibliothèque ont été répartis, souvent de manière grossière en gardant les tomes impairs à Leuven et en envoyant les impairs au nouveau campus de Louvain-la-Neuve, dans la Wallonie de langue française.

La partition de 1968 a divisé l'Eglise catholique (les deux universités sont catholiques) et a fait tomber le gouvernement. Le parti catholique conservateur de la Belgique s'est scindé en deux moitiés, l'une francophone et l'autre flamande, suivi par les libéraux et les socialistes. La politique belge est devenue tribale, chaque parti défendant son propre programme linguistique. Au fil des ans, ces disputes ont fait de la Belgique une fédération quasi-ingouvernable, avec le passage des pouvoirs vers des niveaux inférieurs. L'Etat belge est devenu une coquille vide, avec un drapeau peu aimé et un triste souverain, Albert II, qui pourrait en effet encore finir comme le dernier roi des Belges, le dernier Belge.

Des querelles chroniques depuis les élections de juin 2010 ont laissé un gouvernement intérimaire en fonction de 230 jours, et le compteur continue de tourner, un record européen. La Belgique est sur la bonne voie pour battre l'Irak avec 289 jours sans gouvernement. Pourtant, le pouvoir est tellement décentralisé que la vie quotidienne se déroule normalement. Les ministres belges ont fait du bon boulot pendant les six mois de la présidence tournante de l'Union européenne, octroyée à la Belgique au cours du second semestre de 2010. Les eurocrates de Bruxelles ne sont que faiblement conscients de vivre dans un pays paralysé. Et, en dépit de quelques oscillations récentes, les marchés obligataires semblent très peu concernés par la dette publique gigantesque de la Beligque, proche de 100% du PIB. Ce n'est que le 23 janvier que les étudiants belges ont organisé une manifestation de protestation pour exhorter les politiciens de leur pays à se grouiller.

Le monde prête peu d'attention à la Belgique. Pourtant, il pourrait toutefois devoir s’y intéresser sous peu. Avec une crise qui s’éternise, la scission de la Belgique apparaît moins impensable qu’auparavant.Les effets se feront sentir bien au-delà le monde fantastique de Tintin et des hommes à chapeau melon tombant du ciel de Magritte.


Paradoxalement, la lente dissolution de la Belgique, le plus pays le plus pro-européen, va de pair avec une plus profonde intégration (inégale) de l'UE. La Belgique fait face à ces pires troubles alors que l'UE affronte son plus grave défi avec l'euro. Une façon de voir la division de la Belgique est de faire le parallèle avec la division entre la riche partie germaine au nord et la partie latine au sud dépendante des subventions. Les marchés financiers sont prêts à larguer les obligations belges à la moindre rumeur de partition formelle, parce qu'ils ne savent pas qui remboursera les dettes du pays. Mais, pour le moment, l'euro offre le luxe de l'intransigeance à tous les partis. Sans l'euro, l'impasse pourrait avoir déclenché des ventes massives du franc belge.

Le blocage actuel est différent des précédents parce qu'un parti ouvertement séparatiste, la Nouvelle Alliance flamande (N-VA), est pour la première fois devenu le premier parti de Flandre. Dirigée par Bart de Wever, un malabar charismatique, l'attrait de ka N-VA découle précisément de l'exaspération populaire face à ces compromis compliqués et insatisfaisants conclus par les anciens partis politiques. Il veut un transfert décisif des pouvoirs vers la Flandre, et il ne cache pas son souhait de voir la Belgique « s'évaporer » au sein de l'UE. Danny Pieters, le président N-VA du Sénat belge, a dit qu'il ne voit pas la nécessité d'une armée flamande: un jour les forces belges feront partie d'une armée européenne. Pour la N-VA, l'Europe est l'acide qui aidera à dissoudre la Belgique.

Etrangement, peut-être, cette même érosion de la souveraineté est considérée comme un antidote au nationalisme violent. L'intégration européenne a surmonté l'inimitié historique entre la France et l'Allemagne. L'entrée de l'Irlande dans l'Union européenne a contribué à la fin de la pire guerre sectaire en Irlande du Nord. Dans les Balkans, l'UE offre le baume de l'adhésion pour guérir le traumatisme des guerres yougoslaves. Mais n'est-ce pas un non-sens romantique, lorsque la Belgique, l'un des pays fondateurs de l'UE et hôte de sa capitale, lutte pour éviter la partition? Non, dit Mark Leonard, directeur du Conseil européen des Relations Etrangères, un centre de recherche. L'UE a des effets contradictoires, il est plus facile d'attirer des groupes violents dans la vie politique; mais il permet aussi aux nationalistes pacifiques d'agir, et aux électeurs à les soutenir, parce qu'il n'y a pas de risque d'un bain de sang.

Ecartez le couteau à découper

Cela ne signifie pas que la Belgique peut se disséquer sans que personne s'en soucie. L'Espagne et l'Italie ne seront pas les seules à s'inquiéter de ce précédent, une région riche se séparant d’une plus pauvre. Les nationalistes écossais parlent d'indépendance au sein de l'Europe. De nombreux anciens pays communistes disposent d’importantes minorités nationales: pensons aux Hongrois de Slovaquie. Redessinez la Belgique et vous cassez la mystique de la tolérance européenne et vous crééz des doutes dans la majeure partie de la bande orientale de l'UE.

Modifier les frontières nationales ne résoud que rarement les conflits nationalistes et ethniques. Là où les communautés se chevauchent, la tolérance, les droits des minorités, l'autonomie et la coopération transfrontalière sont de meilleurs outils démocratiques. Prenez Bruxelles. Si la Flandre se sépare de la Belgique, est-ce que Bruxelles, officiellement bilingue mais majoritairement francophone, pourrait quitter la Flandre? En effet, cette énigme offre le meilleur espoir que, à la fin, Flamands et Wallons vivent ensemble d'une façon ou d'une autre. Scinder une ville est plus difficile que scinder une université, heureusement pour la Belgique, et peut-être aussi pour l'Europe.

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