Think outside the belgian box
La Belgique a battu le 8 janvier 2011 le record d'Europe de la plus longue crise politique. Elle a toutes ses chances pour le record du monde au vu de l'impasse politique actuelle: si le 30 mars, elle n'a toujours pas de gouvernement en ordre de marche alors que les législatives ont eu lieu le 13 juin 2010, elle ravira ce trophée à l'Irak, à qui il avait fallu 289 jours pour former un cabinet en 2009.
Les initiatives citoyennes se multiplient ces derniers jours pour dénoncer l'absence d'un accord politique. Qu’ils viennent de personnalités connues au sud du pays, comme Benoît Poelvoorde, ou de collectifs anonymes, les appels à la manifestation de mécontentement, sérieux ou plus légers, ne cessent de se multiplier. Leur point commun réside dans cette croyance qu'une Belgique unie est encore possible.
Dans ce contexte, ce blog vous propose la lecture de cinq articles qui donnent un éclairage différent sur la crise belge ("Think outside the belgian box", littéralement "Penser en dehors du carcan belge"), allusion à l'expression américaine "Thinking outside the box" qui signifie "penser différemment, de façon non conventionnelle ou selon une perspective nouvelle". Ci-dessous et par ordre chronologique:
- The Economist: "Parfois un pays doit reconnaître qu'il en a fini", 06/09/2007;
- Paul-Henry Gendebien: "La Flandre doit choisir entre le beurre (flamand) et l’argent du beurre (belge)", 23/09/2007;
- François Perin, "Supprimer ce pays qui ne tient pas debout", 06/11/2007;
- Jules Gheude: "La Flandre est devenue un Etat-nation", 08/07/2010;
- Jules Gazon: "Stratégie pour sauver Bruxelles de la mainmise flamande", 15/08/2010.
1. The Economist: "Parfois un pays doit reconnaître qu'il en a fini", 06/09/2007
Traduit de l'anglais: "Time to call it a day - Sometimes it is right for a country to recognise that its job is done"
Un récent coup d'oeil sur les Plats Pays a révélé que, presque trois mois après ces dernières élections législatives, la Belgique est toujours sans un nouveau gouvernement. Il pourrait en avoir un à présent. Mais, si tel est le cas, qui l'aura remarqué? Et si ce n'est pas le cas, qui s'en souciera? Même les Belges semblent indifférents. Et ce qu'ils pensent du gouvernement peut aussi être ce qu'ils pensent de ce pays. Si la Belgique n'existait pas, qui prendrait aujourd'hui le risque de l'inventer?
De telles questions pourraient être posées pour de nombreux pays. Le problème de la Belgique, est qu'elles sont posées par les habitants eux-mêmes. C'est vrai que selon les sondages la plupart des Belges disent qu'ils veulent que le spectacle continue. Mais quand ils votent, comme ils l'ont fait le 10 juin (2007), ils le font selon des lignes linguistiques, les Wallons de langue française au sud votent pour des partis de langue française, les Flamands de langue néerlandaise au nord votent pour des partis de langue néerlandaise. Les deux groupes ne s'accordent pas - d'où l'incapacité à former un gouvernement. Ils vivent dans des mondes parallèles, s'ignorant largement. Ils pensent pourtant se connaître eux-mêmes: quand une émission télévisée de langue française a été interrompue en décembre dernier pour annoncer que le parlement Flamand avait déclaré l'indépendance, que le Roi s'était enfui et que la Belgique était dissolue, cela a été largement cru.
Ce n'est pas surprenant. Le Premier Ministre désigné pense que les Belges n'ont rien en commun à l'exception "du Roi, l'équipe de football, et quelques bières", et il décrit leur pays comme un "accident de l'histoire". En réalité, la Belgique n'est pas un accident de l'histoire. Quand ce pays a été créé en 1831, il a servi plusieurs objectifs. Il a soulagé ses habitants de différentes pratiques discriminatoires imposées par les dirigeants néerlandais. Et cela arrangeait la Grande-Bretagne et la France d'avoir un nouvel Etat neutre plutôt qu'une source d'instabilité qui pourrait, dès la fin des guerres napoléoniennes, engendrer de nouvelles turbulences en Europe.
Le résultat ne fut ni un succès total ni un échec total. La Belgique s'est vite industrialisée; elle a saisi une grande partie de l'Afrique et l'a dirigée de manière particulièrement rapace; elle a été elle-même envahie et occupée par l'Allemagne, pas une seule fois, mais deux fois; et elle est ensuite devenue le quartier général de ce qui est maintenant l'Union européenne. Au passage, elle a produit Magritte, Simenon, Tintin, le saxophone et beaucoup de chocolat. Et aussi des frites. Il n'y a aucun doute que de bonnes choses peuvent émerger d'une panoplie de territoires autrefois occupés par une tribu connue par les Romains comme les Belges. Pour cela, pourtant, elles n'ont pas besoin de la Belgique: elles peuvent émerger aussi facilement de deux ou trois nouveaux mini-Etats, ou peut-être d'une France élargie et de Pays-Bas élargis.
Bruxelles pourrait se consacrer à devenir la capitale bureaucratique de l'Europe. Elle ne bénéficie plus de l'atmosphère grisante de liberté qui tourbillonna à la sortie du théâtre en 1830, se propageant aux manifestations qui ont mené les Belges sur la route de l'indépendance. L'air y est aujourd'hui fétide. La liberté étant acquise, les anciennes animosités n'ont pas été supprimées. La rancoeur est présente partout et le pays est devenu une aberration de la nature, un Etat dans lequel le pouvoir est tellement dilué que le gouvernment est un vide exécré. En bref, la Belgique a rempli sa fonction. Un divorce de praline est en cours.
Les Belges ne doivent pas se sentir trop tristes. Les pays vont et viennent. Et peut-être qu'une solution pourrait être trouvée pour garder le Roi, si on veut toujours de lui. Comme il n'a jamais eu de pays - il a juste été le roi des Belges - la Belgique ne lui manquera pas. Peut-être qu'il peut diriger un nouveau-ancien pays appelé la Gaule. Mais le roi des Gauloises ne sonnent pas bien, n'est ce pas?
2. Paul-Henry Gendebien dans Le Soir: "La Flandre doit choisir entre le beurre (flamand) et l’argent du beurre (belge)", 23/09/2007 (Lien)
Flamands et francophones doivent entamer le processus de divorce à l’amiable.
En juin 2007, plus que jamais, la Flandre a voté « flamand », la Wallonie et Bruxelles ont voté « belge ». L’échec du fédéralisme exacerbe les contradictions explosives, annonciatrices d’un blocage fatal et à terme d’une partition de l’Etat. Il s’agira d’une partition par défaut de consensus quant au partage des pouvoirs entre l’Etat central et les « Etats » fédérés. Dans l’immédiat, c’est une crise du régime qui se dessine au travers d’un spectacle affligeant donné par des « négociateurs » à la fois impuissants et complices qui en dit long sur le sort malheureux d’un Etat colonisé par le système des partis. Ceux-ci auraient pourtant mieux à faire : préparer l’avenir en le faisant naître dans de bonnes conditions plutôt que le retarder vainement. Ce qu’il faut redouter, ce n’est pas l’inévitable conclusion de l’expérience belge mais bien l’implosion subie, désordonnée, non maîtrisée et donc potentiellement dangereuse.
Un divorce civilisé.
La classe politique officielle rendrait vraiment service à la population en organisant la procédure et l’agenda d’un divorce à l’amiable, de manière « civilisée ». Les partis flamands feraient bien de ne plus avancer masqués vers la République indépendante de Flandre. Ils n’aiment plus la Belgique, c’est leur droit, mais qu’ils ne feignent plus d’y tenir. Chacun le voit bien : la Flandre a acquis un degré suffisant de conscience et de capacité pour former un Etat nation à part entière dans le concert européen. Sa fierté digne de son passé, son appétit de vivre fondé sur une économie encore prospère, ses perspectives d’avenir expliquent son impatience devant les misérables petits arrangements du « bac à sable » belgo-belge.
Les nouvelles élites flamandes déjà internationalisées choisiront bientôt de monter sur le pont du navire européen plutôt que de s’agripper au frêle radeau de la Méduse belge. Traduisons la pensée d’une Flandre moderne et active : « Pourquoi le Premier de Flandre n’irait-il pas siéger au Conseil européen, au même titre que le Premier hongrois ou danois, et aux côtés de M. Sarkozy et de Mme Merkel ? » En un mot, le chef de la Flandre voudra tôt ou tard exister en se dispensant de l’habit rapiécé de « Belge », surtout s’il est surveillé par M. Di Rupo ou par Mme Milquet. Il n’est pas écrit que M. Leterme sera aussi velléitaire et procrastinateur que certains de ses prédécesseurs. Sans doute est-il moins libre que ceux-ci car il est encerclé par une armée de gardiens du temple nationalistes. Mais il est plus fort que les Tindemans et les Martens car il bénéficie, fait nouveau, de l’appui massif d’un patronat flamand rallié à la cause de l’émancipation.
Le mauvais précédent de la Serbie.
La Flandre se sent donc à la fois plus sûre d’elle-même et plus impatiente. Elle dispose déjà d’un Parlement, d’un gouvernement, d’un projet de société, de finances saines, d’un statut géopolitique prometteur. A la question : « Que vous faut-il de plus ? », les Flamands répondent : « Notre Etat ! » Dès lors, puisqu’ils sont majoritaires et que la Belgique est devenue un Etat impossible, il nous reste à leur dire : « Construisez votre Etat sans nous, mais choisissez entre la Flandre sans Bruxelles ou pas de Flandre du tout. Et n’empoisonnez plus la vie du futur ex-ménage belge que vous avez déjà condamné à la séparation … Ne reproduisez pas l’erreur historique des dirigeants serbes des années 1980 qui désiraient simultanément la Grande Serbie et le contrôle de la fédération yougoslave mais sans obtenir, en fin de compte, ni l’une, ni l’autre. De même, à force de jouer sur tous les tableaux, la Flandre pourrait échouer dans un dénouement désordonné et anarchique, lourd d’aléas incalculables en ce qui regarde la fixation des frontières et la reconnaissance internationale de l’Etat flamand.
Le mouvement wallon n’est pas anti-flamand et il ne veut pas compromettre les futures relations de bon voisinage entre les Etats successeurs de l’actuelle Belgique. Mais nous ne pouvons pas accepter la cohabitation acrobatique de deux Etats, un Etat flamand naissant et un Etat belge finissant, sur un seul et même territoire : juridiquement et politiquement, c’est ingérable. A la Flandre de lever l’équivoque et de choisir entre le beurre (flamand) et l’argent du beurre (belge).
Quant aux responsables francophones tentés de baisser leur garde, j’espère que l’expérience les a instruits : une nouvelle réforme de l’Etat n’apporterait nullement les apaisements escomptés. Tout nouveau « compromis à la belge », provisoire par définition, ne serait que la somme des mécontentements respectifs … Comme toujours, ce sera « trop peu et trop tard » aux yeux d’une Flandre dont les ressentiments ne cesseront pas de monter à l’encontre des belgicistes francophones, boucs émissaires de toutes leurs frustrations, fondées ou non. J’ose penser que M. Reynders et Mme Milquet sont conscients de jouer dans une mauvaise pièce dont le ressort est une mécanique infernale : chaque dépeçage de l’Etat, au lieu de satisfaire les appétits séparatistes, aiguise et amplifie ceux-ci.
Wallons et Bruxellois: ouvrez les yeux !
Belges par habitude, attachés à une monarchie placebo, les Wallons et les Bruxellois devraient ouvrir les yeux … et ne plus les refermer. Une sorte de révolution flamande est en marche. A la fois rationnelle et émotionnelle, elle n’aura pas besoin de tirer un seul coup de feu pour avoir raison du Royaume.
Une bévue fort commune fait accroire aux Francophones que tout « le mal » viendrait de quelques factions séparatistes (N-VA ou Spirit) et qu’il suffirait de séparer le bon grain de l’ivraie pour retrouver « les bons Flamands modérés. » Erreur considérable ! C’est la société flamande qui a sécrété un puissant virus autonomiste, lequel à son tour s’est emparé de tous les partis traditionnels. Il n’existe plus, en politique, de « bons Flamands » comme le rêvent encore certains Wallons pleins d’illusions et de bonne volonté. Le dernier carré belgiciste veut gagner du temps en songeant à convoquer d’hypothétiques danseurs de pluie, des guérisseurs d’écrouelles, des sauveurs en colère. Les partis francophones doivent éviter de se laisser piéger par ce dernier carré de nostalgiques plus ou moins naïfs. A eux de veiller aux intérêts bien compris des Wallons et des Bruxellois, même en bravant leur propre opinion. Tôt ou tard, la constitution d’un gouvernement belge actif se révèlera impossible. De cette paralysie, la Flandre tirera sa propre conclusion et voudra prendre son destin en mains.
La question est de savoir si les Wallons et les Bruxellois ont vraiment intérêt à lier leur sort à celui d’un Etat qui prend eau de toutes parts. Pouvons-nous subir en permanence le chantage à la séparation ? Devons-nous attendre aimablement que la Flandre nous dicte elle-même ses conditions du divorce, au moment qu’elle aura choisi ?
Soyons politiques et non pas sentimentaux. Devenons enfin les acteurs de notre propre histoire.
François Perin ne sait pas comment se terminera la crise actuelle, la plus longue qu'ait connue le pays. Mais il estime que la Belgique est à bout.
ENTRETIEN
François Perin, 86 ans, sait de quoi il parle. Professeur émérite de droit constitutionnel, fondateur du Mouvement populaire wallon, puis, plus tard, du Rassemblement wallon, ministre des Réformes institutionnelles dans les années 70, ancien sénateur... Il a été de nombreux combats communautaires, le plus souvent en première ligne. Il ne s'exprime plus guère publiquement aujourd'hui. Il est vrai qu'il vient de le faire longuement, dans un ouvrage rédigé par Jules Gheude (1). "La Libre" l'a joint récemment. Voici ce qu'il nous disait de la crise actuelle, qui est désormais la plus longue qu'ait connue le pays.
La négociation gouvernementale patine. Cela vous inspire quoi ?
Mais ce système ne tient plus. Il faut supprimer ce pays qui ne tient pas debout. Un journaliste de "The Economist" a écrit récemment que la Belgique pouvait cesser d'exister parce qu'elle avait joué son rôle de tampon entre les Français et les Anglais après les désastres de Napoléon.
Oui, mais concrètement, on fait comment ?
Les Flamands peuvent se "néerlandiser". Et les Wallons se "franciser". Et ce sera fini. Je ne peux pas dire mieux que le journaliste du "Economist". Quand vous avez un talent, où trouve-t-il à s'épanouir ? Même Brel, qui était un Belge typique puisqu'il habitait Bruxelles, qu'il était issu d'une famille flamande et qu'il chantait en français, a dû aller à Paris pour rencontrer le succès. Où croyez-vous que la fantaisiste, l'amuseuse, la sotte Annie Cordy, à qui la RTBF a donné la parole pour raconter l'histoire de Belgique aux gens qui l'ignorent trop, ait gagné sa vie ? Quand on a du talent comme Cécile de France (elle n'a pas choisi de s'appeler comme cela), Marie Gillain, Emilie Duquesne ou même Benoît Poelvoorde, où va-t-on pour faire carrière ? Et quand un écrivain a du talent, où est-il édité ? A Paris. Mais vous savez la difficulté ? Les hommes politiques belges ne seraient plus rien. Di Rupo, il n'est plus rien sans la Belgique. Il est allé à Lille pour soutenir Ségolène Royal durant la campagne présidentielle française. Là-bas, on l'a accueilli comme le président du parti socialiste de Belgique.
Mais la Belgique, certains y tiennent encore...
Les drapeaux, on ne les voit qu'à Bruxelles et en Wallonie. Voilà 40 pc de la population qui veulent être Belges tout seuls. Monsieur Delpérée veut en faire un Royaume de Belgique résiduaire. C'est la dérision de la dérision.
Et Bruxelles ?
Ah, mais Bruxelles a bien changé depuis 1830. Ce n'est plus une petite capitale. C'est devenu une ville cosmopolite. Cent cinquante nationalités y vivent...
On en fait une ville autonome ?
Une ville libre internationale n'a même pas l'obligation de se faire reconnaître par l'Onu. Monaco n'est pas à l'Onu. Il n'y a que le Saint-Siège qui y est, parce qu'il veut pouvoir fourrer son nez dans les affaires du monde, avec l'alibi de l'Etat.
Concrètement ?
Tous les habitants de Bruxelles seraient citoyens de la ville : ils procéderaient à l'élection de leur assemblée et de leur exécutif.
Dans l'Europe d'aujourd'hui, les frontières réelles n'existent plus, puisqu'il y a liberté des biens et des personnes.
En raison de la langue prédominante, les Bruxellois passeront des traités d'association avec leurs voisins, Français compris, de façon à ce qu'on puisse faire ses études aussi bien à Bruxelles ou à Liège qu'à Paris. Mais ce sont des hypothèses. Car je ne sais ce qui va se passer demain. Je n'exclus ni le coup de force ni, à mon grand dam, parce que je suis un non-violent, la violence. Il y a des enragés du côté flamand qui ont les nerfs tendus. Ils ont un complexe de revanche. Et veulent reprendre Bruxelles. Qu'en pensent les Bruxellois ? Je ne sais pas. Charles Picqué est d'un silence assourdissant. Or, quand on ne dit rien, on se fait bouffer.
Que pensez-vous des partis francophones ?
Je ne sais pas ce qu'ils vont faire. Et je ne sais pas comment ils vont s'en sortir. Ils vont sans doute lâcher quelque chose pour sauver la patrie. Ils sauvent la patrie comme cela depuis 1950.
Elle est toujours là...
Oui, c'est vrai. Les Flamands sont un peu ambigus aussi. On sort ? On ne sort pas ? On en veut ? On n'en veut pas ? Comme c'est difficile et qu'ils rencontrent des obstacles, même dans leur propre population, ils ne savent pas exactement ce qu'ils veulent. Ils suivent leurs leaders.
(1) "L'incurable mal belge. Sous le scalpel de François Perin" par Jules Gheude, éditions Mols.
4. Jules Gheude dans Le Monde: "La Flandre est devenue un Etat-nation", 08/07/2010
L'un des pionniers de la réforme de l'Etat belge dans le sens fédéral fut, sans conteste, François Perin. En tant que ministre de la réforme des institutions, il œuvra, avec son collègue néerlandophone, Robert Vandekerckhove, à la mise sur pied de ce que l'on appela la régionalisation préparatoire.
Au lendemain de l'échec des accords "Egmont-Stuyvenberg", en 1978, il multiplia les contacts pour tenter d'aboutir à un projet institutionnel commun aux libéraux francophones et flamands. Mais constatant la surenchère ultra-flamingante à laquelle le PVV (libéraux flamands) se livrait, il jugea opportun, le 26 mars 1980, de remettre sa démission de sénateur: "Après avoir vu, échec après échec, tous les événements de ces dernières années, je ne parviens plus, en conscience, à croire en l'avenir de notre Etat. Il est difficile de rester parlementaire d'un Etat auquel on ne croit plus et dont le système politique paraît absurde, et représentant d'une nation – selon les termes de la constitution – qui n'existe plus".
Ce qu'il écrivit dans le journal La Meuse, le 28 avril 1981, prend toute sa signification à la lumière des événements actuels: "Les Wallons ont beau prouver (…) qu'ils sont avant tout Belges et même en majorité "unitaires"; qu'importe puisque la majorité des Flamands n'ont aucune envie d'en être solidaires ! Cela fait des années que je pressens ce qui va arriver: les Wallons et les Bruxellois vont se retrouver assez bêtement belges tout seuls. Après d'éventuelles élections qui n'auront qu'exacerbé le malaise dû à une crise financière et économique insoluble, le malheureux chef de l'Etat se mettra à courir après un gouvernement introuvable: la Belgique peut disparaître par "implosion"".
On peut évidemment pratiquer la méthode Coué et se persuader que la Belgique parviendra à sortir de cette crise existentielle à laquelle elle est confrontée depuis les élections législatives du 10 juin 2007.
Mais le fait de clamer que "Belgium is a fascinating country" et que "l'on va y arriver" – pour reprendre les propos d'Elio Di Rupo, le président du PS –, ne résiste malheureusement pas à la force de l'évidence: Albert II s'est vu contraint, ce 17 juin 2010, de confier une mission d'information à un homme résolument républicain, Bart De Wever, dont l'objectif avoué est de convertir la Flandre en un Etat indépendant.
SUSPICION, AGRESSIVITÉ ET CHAMAILLE CONSTANTES
Et si, comme François Perin le pressentait, la formation d'un nouveau gouvernement s'avérait tout bonnement impossible ? Car à l'heure où nous écrivons ces lignes, la fracture entre le Nord et le Sud reste totale en ce qui concerne la manière de régler le dossier de Bruxelles-Hal-Vilvorde et de concevoir une "grande" réforme de l'Etat.
Avec la victoire triomphale qu'elle vient de remporter avec 26 % des voix, la N-VA (parti nationaliste flamand) n'a nul intérêt à s'exposer aux compromissions. Bart De Wever, son président, n'a pas oublié comment le premier ministre Léo Tindemans s'est empressé de torpiller le pacte d'Egmont en 1978, après que la Volksunie se fût engagée loyalement sur la voie de la concession. Quant au CD&V (démocrates-chrétiens flamands) et à l'Open VLD (libéraux flamands), ils ne peuvent que se radicaliser à la suite de l'échec subi.
Jean Rey, qui fut l'un des artisans de l'unification européenne, avait bien saisi la réalité belge. Ne confiait-il pas, à l'hebdomadaire Pourquoi Pas ?, le 25 avril 1947: "Partout, quand un Etat unitaire est travaillé par un mouvement nationaliste, il est impossible qu'il ne finisse pas par craquer".
Car il ne sert à rien de se voiler la face: la Flandre est bel et bien devenue un Etat-nation. Le terme "nation" figure d'ailleurs expressément dans le projet de Constitution flamande que le cartel CD&V/N-VA a rédigé en 2006.
En continuant à ne jurer que par le fédéralisme – qu'ils qualifient joliment "d'union" ou "de participation" –, les responsables politiques francophones se fourvoient donc. Car un système fédéral ne peut fonctionner dès lors que l'une des entités fédérées est elle-même une nation. Voilà d'ailleurs plus de onze ans que le parlement flamand a adopté, à la quasi-unanimité, ces cinq résolutions qui s'inscrivent résolument dans un cadre confédéral et qui constituent toujours la bible institutionnelle au Nord.
Et pour ceux qui s'obstineraient à ne pas vouloir comprendre, Bart De Wever s'est montré on ne peut plus clair dans l'interview qu'il a accordée à La Libre Belgique, le 22 mai dernier: "Le fédéralisme ne marche plus. Notre projet est clairement confédéraliste. La démocratie belge est scindée, on doit aller vers le confédéralisme, c'est-à-dire qu'on doit aller vers deux entités autonomes qui signent entre elles un Traité disant ce qu'elles font encore ensemble".
Tel est donc l'objectif de l'homme qui a obtenu 785 771 voix de préférence le 13 juin et qui n'entend nullement les galvauder en adoptant, à l'instar d'Yves Leterme, une stratégie inappropriée.
L'Histoire a manifestement commis une bévue en 1830 en créant artificiellement, d'un trait de plume diplomatique, le Royaume de Belgique. Comme le dit fort justement le journaliste-chroniqueur français Eric Zemmour, "c'était la punition infligée par l'Angleterre à la France". Le fin diplomate qu'était Talleyrand n'avait d'ailleurs pas caché son scepticisme à la princesse de Lieven, en 1832: "Les Belges ? Ils ne dureront pas. Tenez, ce n'est pas une nation, deux cents protocoles n'en feront jamais une nation, cette Belgique ne sera jamais un pays, cela ne peut tenir".
"Une nation, expliquait Ernest Renan, c'est le désir clairement exprimé de continuer la vie commune (…), un plébiscite de tous les jours". Une telle définition s'applique-t-elle vraiment aux relations Flamands-Francophones, marquées par la suspicion, l'agressivité et la chamaille constantes ?
L'ÉCHÉANCE EST À NOS PORTES
Comme le soulignait fort opportunément Jules Destrée, dans sa fameuse lettre à Albert Ier en 1912, la caractéristique essentielle du Mouvement flamand est la ténacité: "L'œuvre maudite se poursuit lentement, par degrés, sans brusque éclat, avec la patiente opiniâtreté qu'ils apportent à leurs conquêtes". L'épisode fédéraliste fut l'une de ces étapes pour progresser sur la voie de l'autonomie.
Si une situation de blocage devait se prolonger, sans perspective de solution, le roi pourrait être amené à devoir constater qu'il n'est plus en mesure d'exercer les prérogatives que lui a confiées la Constitution. Car une paralysie de l'Etat serait, en effet, en contradiction absolue avec les articles 36 ("Le pouvoir législatif fédéral s'exerce collectivement par le Roi, la Chambre des représentants et le Sénat") et 37 ("Au Roi appartient le pouvoir exécutif fédéral, tel qu'il est réglé par la Constitution") de la Loi fondamentale. En outre, dans le cas de la concrétisation de la thèse nationaliste, le souverain se trouverait en porte-à-faux avec l'article 91 en vertu duquel il a juré "de maintenir l'intégrité du territoire".
Le 9 mars 1983, l'hebdomadaire Pourquoi Pas ? publia un article de François Perin intitulé Et si les Flamands proclamaient leur indépendance ? Cinq jours plus tard, Jean Gol, alors vice-Premier ministre, adressa à son "père spirituel" le petit mot manuscrit suivant: "Je suis d'accord à 100 % avec votre article du Pourquoi Pas ?. Mais le délai est sans doute un peu plus long ; je ne suis pas fonctionnellement en position d'exprimer publiquement mon accord. J'agis cependant chaque jour pour préparer cette échéance et une réponse francophone de survie digne, raisonnable et dans l'ordre".
Vingt-sept ans plus tard, force est de constater que l'échéance est à nos portes.
Nous n'en sommes heureusement plus à l'époque où, comme l'écrit de manière très réaliste Marguerite Yourcenar dans L'Œuvre au noir, "les princes s'arrachent les pays comme des ivrognes à la taverne se disputent les plats". Mais le cas de l'ex-Yougoslavie montre que le nationalisme peut engendrer des situations d'une extrême violence.
Tout au long de son règne, Albert II s'est efforcé de faire preuve de la plus grande sagesse. Puisse-t-elle l'amener, le moment venu, à adopter la bonne attitude. Celle-là même que lui indiquait, l'an dernier, José-Alain Fralon, l'ancien correspondant du journal Le Monde à Bruxelles: "Si, au lieu de ce baroud d'honneur qui risque de mal tourner, voire même de friser le ridicule, tant il est peu conforme à la philosophie de vos sujets, vous la jouiez plus finement ? En admettant, comme nous le ferons tous tôt ou tard, que rien ne pourra arrêter la marche de la Flandre vers son indépendance, et en accompagnant celle-ci au lieu de tenter en pure perte de la stopper".
Vouloir retenir à tout prix le conjoint qui veut partir ne peut, en effet, qu'envenimer la situation jusqu'à la rendre explosive. Le divorce à l'amiable reste toujours, en fin de compte, la meilleure solution.
Jules Gheude est l'auteur de L'incurable mal belge sous le scalpel de François Perin (Editions Mols, 2007) préfacé par Xavier Mabille, président du Crisp.
Jules Gheude, essayiste politique
5. Jules GAZON: "Stratégie pour sauver Bruxelles de la mainmise flamande", Professeur émérite, HEC Ecole de gestion de l’Université de Liège.
Les politiques comme les média francophones semblent s’accrocher au maintien de la Belgique coûte que coûte jusqu’à nier l’évidence : la volonté majoritaire flamande d’y mettre fin, mais de manière subtile: prendre le temps qu’il faudra pour vider la Belgique de tout contenu, la réduire à un rôle protocolaire, acquérir ainsi l’autonomie de fait sans devoir, dans l’immédiat, solliciter la reconnaissance internationale.
Puisque Bruxelles s’est progressivement imposée à l’opinion flamande comme un atout essentiel au rayonnement futur de la Flandre indépendante et conformément au processus de désintégration de la Belgique, les Flamands n’ont de cesse d’exiger le transfert des compétences fédérales aux entités fédérées sur une base communautaire et non régionale. Ils éviteraient ainsi d’attribuer des compétences à la Région bruxelloise dont ils nient le bien-fondé, pour se les approprier, en acceptant, dans un premier temps, de cogérer ces compétences avec les francophones i. Gageons qu’ils se montreront aussi intraitables sur le corridor significatif reliant Bruxelles à la Wallonie. Car, la Région bruxelloise enclavée en territoire flamand faciliterait largement son intégration à la Flandre lorsque, étape ultime, celle-ci déclarera son indépendance.
A Béatrice Delvaux, Rédactrice en chef du Soir ii, je réponds évidemment que oui, l’ «objectif réel des Flamands est l’indépendance de la Flandre » et que dès lors, il faut « ouvrir la négociation franche et directe de la scission du pays », sachant que « les Francophones n’abandonneront pas Bruxelles ». Voilà ce dont il faut convaincre les négociateurs francophones en leur rappelant ce qu’ils savent : une négociation où l’une des parties feint d’ignorer l’objectif final de l’autre, en lâchant du lest pour retarder le terme fatidique, implique des concessions, majeures en l’occurrence, en se privant d’autant d’atouts pour la négociation finale. Que Bart De Wever tienne bon pour qu’enfin on négocie la scission, non pas dans la précipitation, mais en ayant du côté francophone un maximum d’atouts en main, ceux que l’on perdrait au travers des transferts successifs des compétences fédérales aux Régions/Communautés, si on persévérait à s’inscrire dans le démembrement de la Belgique par étapes.
Comment les Francophones peuvent-ils sauver Bruxelles de la mainmise flamande ? Si les Francophones renonçaient à tout transfert de compétences, empêchant ainsi les Flamands d’accéder à l’autonomie sous la couverture d’une Belgique protocolaire, force s’imposerait aux deux parties de négocier la scission du pays. Sans aucun doute, Bruxelles serait le principal enjeu. En raison d’une population francophone bruxelloise dépassant les 80%, les Francophones sont en droit d’exiger que Bruxelles, hors de Flandre, devienne autonome ou se rallie à l’ensemble Wallonie/Bruxelles.
J’ai dit pourquoi iii la Wallonie indépendante passerait par une spirale d’appauvrissement qui ne reprendrait le chemin vertueux qu’en améliorant de façon substantielle son taux d’emploi iv, un des meilleurs indicateurs de la santé économique et sociale. Bien que le taux d’emploi bruxellois ne soit pas meilleur, le problème de Bruxelles indépendant se pose en d’autres termes. Son PIB/habitant est un des meilleurs d’Europe et Bruxelles « souveraine » s’enrichirait de la taxation sur leur lieu de travail des revenus des navetteurs flamands et wallons devenus travailleurs frontaliers. Bruxelles serait donc à même de s’en sortir seule financièrement.
Mais le problème de Bruxelles autonome, c’est son enclavement territorial en Flandre. La Flandre indépendante n’aurait de cesse de vouloir contrôler Bruxelles dont l’indépendance serait constamment menacée. Bruxelles a donc besoin d’une puissance protectrice face au nouvel Etat flamand. Selon Jacques Lenain v, l’Union européenne (EU) ne pourrait être cette puissance-là, car les Etats membres et les organes de l’UE « n’auraient guère de motif de prendre parti dans les querelles au jour le jour de l’Etat flamand et de l’Etat bruxellois ». Il estime aussi que le statut de Bruxelles en tant que District européen (par référence à celui de Washington) n’est pas davantage une solution juridiquement acceptable : Bruxelles ne serait pas un Etat et les Bruxellois seraient dépourvus de nationalité, car contrairement aux Etats-Unis, la citoyenneté européenne n’est qu’une citoyenneté dérivée des citoyennetés des Etats membres.
Dès lors la seule puissance protectrice qui s’impose est la France qui devrait être bien sûr choisie par la Région bruxelloise, faisant ainsi de sa frontière avec la Flandre une frontière française, « moyen radical de donner toute sa puissance à cette protection »vi. Concomitamment peut-être précédemment, la Wallonie aurait intérêt à faire ce même choix d’adossement à la France mais pour d’autres raisons : rester dans la zone euro en évitant de devoir frapper monnaie avec les conséquences dramatiques sur lesquelles je me suis déjà exprimé, et sauver sa sécurité sociale.
Cette stratégie qui ne laissera pas indifférentes d’autres puissances européennes, constitue une arme décisive pour la négociation de la scission de la Belgique, à laquelle la France devrait être partie prenante, pouvant faire miroiter en tant que membre de l’UE, son droit de veto à la reconnaissance de l’Etat flamand, tandis que la menace inverse n’existerait pas puisque l’intégration de la Wallonie et de Bruxelles à la France n’impliquerait pas une nouvelle reconnaissance de la France !
Je voudrais enfin renvoyer aux travaux de Jacques Lenain pour mettre fin à l’attitude pusillanime des politiques et des média concernant l’adossement de la Wallonie et de Bruxelles à la France. Jacques Lenain distingue trois options, l’association, l’assimilation et l’intégration. Sans prendre parti, il me semble que le plus intéressant dans son apport, c’est de démontrer la faisabilité du statut d’intégration suivant la Constitution française. Ce qui signifie que Wallonie et Bruxelles, en tant que Régions françaises, pourraient maintenir l’essentiel du droit belge, et de leurs institutions. Ceci devrait rassurer les nombreux wallons et bruxellois craignant, en cas de rattachement, une assimilation totale au droit et à l’organisation française.
A titre personnel, en vue de susciter la plus grande adhésion et de favoriser le redressement wallon en terre française, je serais plutôt favorable à une intégration à géométrie variable : choisir le meilleur du droit français et de l’organisation française et le meilleur de l’autonomie régionale, surtout si elle correspond à terme à ce que la France souhaite dans son processus de décentralisation. Mais tout cela implique que Wallonie et Bruxelles fassent appel à la France qui, pour des raisons évidentes, ne peut faire le premier pas !
i Voir l’article de Bernard Demonty et Véronique Lamquin, Le Soir 13/10/2010
ii Voir son Edito, Le Soir 13/10/2010
iii Ma carte blanche, Le Soir, 10/08/2010
iv Pourcentage des personnes sous contrat d’emploi dans le total de la population de 15 à 64 ans.
v Jacques Lenain est un fonctionnaire français qui, au travers de son expertise juridique, étudie depuis 2002, avec autorité, sous quelles formes la Wallonie et Bruxelles pourraient s’adosser à la France.
vi La minorité linguistique flamande (ainsi que les autres) serait évidemment traitée avec égard. Elle pourrait acquérir la nationalité flamande ou la double nationalité selon la loi française.
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Pour vous signaler mon article "La Belgique, ou le canard sans tête", sur le site www.forumpourlafrance.org
Denis Griesmar